Le Crucifix

Original Text: 

Representative French Poetry, ed. Victor E. Graham, 2nd edn. (Toronto: University of Toronto Press, 1965): 33-36. From Nouvelles méditations poétiques, 1823.

2Avec son dernier souffle et son dernier adieu,
3Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,
4     Image de mon Dieu;
5Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore,
6Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr,
7Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore
8     De son dernier soupir!
9Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme,
10Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,
11Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme
12     A l'enfant qui s'endort.
13De son pieux espoir son front gardait la trace,
14Et sur ses traits, frappés d'une auguste beauté,
15La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
16     La mort sa majesté.
17Le vent qui caressait sa tête échevelée
18Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits,
19Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée
20     L'ombre des noirs cyprès.
21Un de ses bras pendait de la funèbre couche;
22L'autre, languissamment replié sur son cœur,
23Semblait chercher encore et presser sur sa bouche
24     L'image du Sauveur.
25Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore;
26Mais son âme avait fui dans ce divin baiser,
27Comme un léger parfum que la flamme dévore
28     Avant de l'embraser.
29Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée,
30Le souffle se taisait dans son sein endormi,
31Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée
32     Retombait à demi.
33Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
34Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
35Comme si du trépas la majesté muette
36     L'eût déjà consacré.
37Je n'osais!... Mais le prêtre entendit mon silence,
38Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix:
39"Voilà le souvenir, et voilà l'espérance:
40     Emportez-les, mon fils!"
41Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage!
42Sept fois, depuis ce jour, l'arbre que j'ai planté
44     Tu ne m'as pas quitté.
45Placé près de ce cœur, hélas! où tout s'efface,
46Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli,
47Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace
48     Sur l'ivoire amolli.
49O dernier confident de l'âme qui s'envole,
50Viens, reste sur mon cœur! parle encore, et dis-moi
51Ce qu'elle te disait quand sa faible parole
52     N'arrivait plus qu'à toi!
53A cette heure douteuse où l'âme recueillie,
54Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,
55Hors de nos sens glacés pas à pas se replie,
56     Sourde aux derniers adieux;
57Alors qu'entre la vie et la mort incertaine,
58Comme un fruit par son poids détaché du rameau,
59Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine
60     Sur la nuit du tombeau;
61Quand des chants, des sanglots, la confuse harmonie
62N'éveille déjà plus notre esprit endormi,
63Aux lèvres du mourant collé dans l'agonie,
64     Comme un dernier ami;
65Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage,
66Pour relever vers Dieu son regard abattu,
67Divin consolateur, dont nous baisons l'image,
68     Réponds! Que lui dis-tu?
69Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines,
70Dans cette nuit terrible où tu prias en vain,
71De l'olivier sacré baignèrent les racines
73De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère,
74Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil;
75Tu laissas comme nous tes amis sur la terre,
76     Et ton corps au cercueil!
77Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne
78De rendre sur ton sein ce douloureux soupir:
79Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,
80     O toi qui sais mourir!
81Je chercherai la place où sa bouche expirante
82Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu,
83Et son âme viendra guider mon âme errante
84     Au sein du même Dieu!
85Ah! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche,
86Triste et calme à la fois, comme un ange éploré,
87Une figure en deuil recueillir sur ma bouche
88     L'héritage sacré!
89Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure;
90Et, gage consacré d'espérance et d'amour,
91De celui qui s'éloigne à celui qui demeure
92     Passe ainsi tour à tour,
93Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre,
94Une voix dans le ciel, les appelant sept fois,
95Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombre

Notes

1] This poem was probably composed towards the end of 1819. The crucifix belonging to Julie Charles was brought by Amédée de Parseval to Lamartine, who was not actually present at her death. Back to Line
43] It is difficult to decide what Lamartine means. Madame Charles diedDecember 18, 1817, and the tree could hardly have changed leaves more thansix times before 1823. Perhaps he is taking further poetic liberties. Back to Line
72] A reference to Christ's ordeal in the Garden of Gethsemane. Back to Line
96] At the day of the Last Judgement the dead will be awakened (by Gabriel?). Back to Line
RPO poem Editors: 
Victor E. Graham
Data entry: Sharine Leung
RPO Edition: 
2012
Rhyme: 
Form: 
Special Copyright: 

Second edition copyright © 1965 University of Toronto Press. Reprinted with permission of the publisher, from which written permission must be obtained for any other edition or other means of reproduction.