Le Cor

Original Text: 

Representative French Poetry, ed. Victor E. Graham, 2nd edn. (Toronto: University of Toronto Press, 1965): 43-46. From Poèmes antiques et modernes, 1826 (Livre moderne).

I
2Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
3Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
4Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
5Que de fois, seul dans l'ombre à minuit demeuré,
6J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré!
7Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
9O montagne d'azur! ô pays adoré!
11Cascades qui tombez des neiges entraînées,
13Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
14Dont le front est de glace et le pied de gazons!
15C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre
16Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.
17Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
18De cette voix d'airain fait retentir la nuit;
19A ses chants cadencés autour de lui se mêle
20L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
21Une biche attentive, au lieu de se cacher,
22Se suspend immobile au sommet du rocher,
23Et la cascade unit, dans une chute immense,
24Son éternelle plainte au chant de la romance.
25Ames des chevaliers, revenez-vous encor?
26Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor?
28L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée!
II
29Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
30Il reste seul debout, Olivier près de lui;
32"Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
33Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents."
34Il rugit comme un tigre, et dit: "Si je me rends,
35Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
36Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées."
37"Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà."
38Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
39Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
40Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
41"Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin."
42Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
43Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
44Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
III
45Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
46Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
47A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,
51Le vin français coulait dans la coupe étrangère;
52Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
53Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi.
54Assis nonchalamment sur un noir palefroi
55Qui marchait revêtu de housses violettes,
57"Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu:
58Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
60Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
61"Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor."
62Ici l'on entendit le son lointain du Cor.
63L'Empereur étonné, se jetant en arrière,
64Suspend du destrier la marche aventurière.
65"Entendez-vous? dit-il. -- Oui, ce sont des pasteurs
66Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
67Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée
69Et l'Empereur poursuit; mais son front soucieux
70Est plus sombre et plus noir que l'orage des deux.
71Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,
72Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
73"Malheur! c'est mon neveu! malheur! car, si Roland
74Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
75Arrière, chevaliers, repassons la montagne!
76Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!"
IV
77Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;
78L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
79Des feux mourants du jour à peine se colore.
80A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
81"Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
82-- J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
83Tous deux sont écrasés sous une roche noire;
84Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire,
85Son âme en s'exhalant nous appela deux fois."
86Dieu! que le son du Cor est triste au fond des bois!

Notes

1] According to Vigny's note, this poem was written at Pau in the Pyrenees in 1825. While there, he had been reminded of the famous French epic, La Chanson de Roland, which he recalls, though not always accurately. Back to Line
8] The Paladins were Charlemagne's companions at arms. Back to Line
10] These are ranges in the Pyrenees. Frazona should be Stazona. Back to Line
12] gaves: mountain torrents. Back to Line
27] Roncevaux is the name of the valley where Roland and Oliver with their companions heroically fought against the overwhelming numbers of the Saracens. Back to Line
31] L'Afrique: The Moors. Back to Line
48] Luz and Argelès are cities on the French side of the Pyrenees. Back to Line
49] This is an anachronism. The troubadours and their lutes belong to the eleventh century, not the eighth. Back to Line
50] The Adour is a river flowing into the bay of Gascony. Back to Line
56] In the Chanson de Roland Turpin, Archbishop of Rheims, was killed with Roland. Back to Line
59] saint Denis: the first bishop of Paris. Back to Line
68] Oberon, king of the fairies, and his queen Titania. Back to Line
RPO poem Editors: 
Victor E. Graham
Data entry: Sharine Leung
RPO Edition: 
2012
Rhyme: 
Form: 
Special Copyright: 

Second edition copyright © 1965 University of Toronto Press. Reprinted with permission of the publisher, from which written permission must be obtained for any other edition or other means of reproduction.