La Nuit de Mai

Original Text: 

Representative French Poetry, ed. Victor E. Graham, 2nd edn. (Toronto: University of Toronto Press, 1965): 67-73. It was first published in the Revue des Deux Mondes, June 15, 1835, and then included in the Poésies complètes, 1840.

 

La Muse
1Poète, prends ton luth et me donne un baiser;
2La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore.
3Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser;
4Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
5Aux premiers buissons verts commence à se poser.
6Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.
Le Poète
7 Comme il fait noir dans la vallée!
8 J'ai cru qu'une forme voilée
9 Flottait là-bas sur la forêt.
10 Elle sortait de la prairie;
11 Son pied rasait l'herbe fleurie;
12 C'est une étrange rêverie;
13 Elle s'efface et disparaît.
La Muse
14Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
15Balance le zéphyr dans son voile odorant.
16La rose, vierge encor, se referme jalouse
17Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.
18Ecoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée.
19Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
20Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
21Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature
22Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
23Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
Le Poète
24 Pourquoi mon cœur bat-il si vite?
25 Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
26 Dont je me sens épouvanté?
27 Ne frappe-t-on pas à ma porte?
28 Pourquoi ma lampe à demi morte
29 M'éblouit-elle de clarté?
30 Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
31 Qui vient? qui m'appelle? -- Personne.
32 Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
33 O solitude! ô pauvreté!
La Muse
34Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse
35Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
36Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,
37Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.
38O paresseux enfant ! regarde, je suis belle.
39Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
40Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
41Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
42Ah! Je t'ai consolé d'une amère souffrance!
43Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
44Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance;
45J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
Le Poète
46 Est-ce toi dont la voix m'appelle,
47 O ma pauvre Muse ! est-ce toi?
48 O ma fleur ! ô mon immortelle!
49 Seul être pudique et fidèle
50 Où vive encor l'amour de moi !
51 Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,
52 C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !
53 Et je sens, dans la nuit profonde,
54 De ta robe d'or qui m'inonde
55 Les rayons glisser dans mon cœur.
La Muse
56Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,
57Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
58Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
59Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
60Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
61Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur;
62Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
63Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
64Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées,
65Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées;
66Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
67Eveillons au hasard lés échos de ta vie,
68Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
69Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
70Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;
71Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.
72Voici la verte Ecosse et la brune Italie,
73Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
78Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
80Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
81D'où vont venir les pleurs que nous allons verser?
82Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
83Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
84Secouait des lilas dans sa robe légère,
85Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait?
86Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?
87Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier?
88Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie?
89Jetterons-nous au vent l'écume du coursier?
90Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
91De la maison céleste, allume nuit et jour
92L'huile sainte de vie et d'éternel amour?
94Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
95Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers?
96Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie?
97Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?
98La biche le regarde; elle pleure et supplie;
99Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés;
100Il se baisse, il l'égorge, il jette à la curée
101Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant.
102Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
103S'en allant à la messe, un page la suivant,
104Et d'un regard distrait, à côté de sa mère,
105Sur la lèvre entr'ouverte oubliant sa prière?
106Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,
107Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
108Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
109De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
110Et de ressusciter la naïve romance
111Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?
112Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?
114Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains
115Avant que l'envoyé de la nuit éternelle
116Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
117Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains?
118Clouerons-nous au poteau d'une satire altière
119Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,
120Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
121S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
122Sur le front du génie insulter l'espérance,
123Et mordre le laurier que son souffle a sali?
124Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
125Mon aile me soulève au souffle du printemps.
126Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
127Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps.
Le Poète
128 S'il ne te faut, ma sœur chérie,
129 Qu'un baiser d'une lèvre amie
130 Et qu'une larme de mes yeux,
131 Je te les donnerai sans peine;
132 De nos amours qu'il te souvienne,
133 Si tu remontes dans les cieux.
134 Je ne chante ni l'espérance,
135 Ni la gloire, ni le bonheur,
136 Hélas! pas même la souffrance.
137 La bouche garde le silence
138 Pour écouter parler le cœur.
La Muse
139Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
140Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
141Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?
142O poète! un baiser, c'est moi qui te le donne.
143L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
144C'est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu.
145Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
146Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
147Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur;
148Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
149Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
150Que ta voix ici-bas doive rester muette.
151Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
152Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
154Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
155Ses petits affamés courent sur le rivage
156En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
157Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
158Ils courent à leur père avec des cris de joie
159En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux.
160Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
161De son aile pendante abritant sa couvée,
162Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
163Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
164En vain il a des mers fouillé la profondeur;
165L'Océan était vide et la plage déserte;
166Pour toute nourriture il apporte son cœur.
167Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
168Partageant à ses fils ses entrailles de père,
169Dans son amour sublime il berce sa douleur,
170Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
171Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
172Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
173Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
174Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
175Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
176Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
177Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
178Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
179Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
180Et que le voyageur attardé sur la plage,
181Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
182Poète, c'est ainsi que font les grands poètes,
183Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
184Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
185Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
186Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
187De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
188Ce n'est pas un concert à dilater le cœur.
189Leurs déclamations sont comme des épées:
190Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
191Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
Le Poète
192 O Muse! spectre insatiable,
193 Ne m'en demande pas si long.
194 L'homme n'écrit rien sur le sable
195 A l'heure où passe l'aquilon.
196 J'ai vu le temps où ma jeunesse
197 Sur mes lèvres était sans cesse
198 Prête à chanter comme un oiseau;
199 Mais j'ai souffert un dur martyre,
200 Et le moins que j'en pourrais dire,
201 Si je l'essayais sur ma lyre,
202 La briserait comme un roseau.

Notes

74] All the names cited are to be found in Canto II of the Iliad. Pteleon is a city in Thessaly. Back to Line
75] Messa is a city in Laconia. Back to Line
76] Mt. Pelion in Thessaly. Back to Line
77] The Titaresius is a river of Thessaly. Back to Line
79] Oloösson is a city of Thessaly, Camyria one on the west coast of Rhodes. Back to Line
93] Sextus Tarquin, whose victim was Lucretia. Back to Line
113] Napoleon. Back to Line
153] The legend of the pelican's self-sacrifice is a very ancient one. In religion, it is most commonly used as a symbol for Christ. It had already been employed as a symbol for the writer by Thomas Nashe, Goethe, and Byron. Back to Line
RPO poem Editors: 
Victor E. Graham
Data entry: Sharine Leung
RPO Edition: 
2012
Special Copyright: 

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